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    La saignée des emplois

     

     
     
    Forum du commerce international - No. 1/2009

    © Organisation internationale du Travail Juan Somavia

     La crise des emplois est profonde et va en empirant; elle menace d'aggraver la pauvreté et de perpétuer les troubles sociaux à travers le monde. Mais, en coordonnant leur réponse, les responsables politiques sont en mesure de l'enrayer.

    Nous sommes confrontés à une crise mondiale de l'emploi. Déjà, l'écart se creuse entre ceux qui ont un emploi et ceux qui n'en ont pas. Le chômage progresse rapidement et devrait concerner 230 millions de personnes à travers le monde en 2009. De plus en plus de personnes sont poussées vers le secteur informel. Dans le même temps, la population active augmente et de nouveaux citoyens tentent d'accéder au marché du travail. On estime qu'il faudrait créer 90 millions de nouveaux emplois au cours des deux prochaines années pour maintenir le chômage à son niveau actuel.

    La crise a inversé la tendance récente de la pauvreté à la décrue. Le nombre de travailleurs pauvres - personnes qui travaillent dont le salaire ne permet pas à leur famille de se hisser au-dessus du seuil de pauvreté à US$ 2 par personne et par jour - pourrait augmenter de plus de 100 millions pour atteindre 1,4 milliards, soit 45% des travailleurs de la planète.

    La saignée des emplois est mondiale et synchronisée. Aucun pays n'est immunisé contre sa propagation. Le commerce mondial devrait se contracter fortement en 2009; le prix des matières premières, du pétrole et du gaz, des métaux et même des boissons ont brusquement chuté. Les conséquences sont désastreuses pour les économies du monde entier, particulièrement les grandes économies exportatrices d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine. Le prix des denrées alimentaires, qui s'est maintenu au-dessus des tendances du passé, menace le pouvoir d'achat de millions de familles. Et pour la première fois depuis plusieurs décennies, les transferts de fonds des migrants devraient baisser, compromettant du même coup la sécurité économique de nombreuses familles dont la survie en dépend.

    Nous nous dirigeons sans doute vers une crise de l'emploi profonde, grave et durable, à laquelle les responsables politiques devront répondre par des mesures aussi vigoureuses et rapides que celles qu'ils ont prises pour s'attaquer à la crise économique et financière. Sinon des centaines de millions de personnes en paieront le prix. Le coût humain des pertes d'emplois est très élevé et peut faire le lit de l'insécurité, de la frustration et de l'instabilité sociale.

    Le risque de crise sociale est aggravé par l'affaiblissement de la protection sociale. Nous ne pouvons plus nous en remettre aux approches selon lesquelles le marché résout tous les problèmes. Les retraites privées ont subi une dévaluation de 20%. Des millions de personnes dépourvues d'allocations de retraite ou de chômage n'ont aucune protection sociale. De nombreux pays en développement n'ont aucun filet minimum de protection sociale.

    Les programmes de relance financière destinés aux banques ont été cinq fois supérieurs aux programmes de relance fiscale, selon une récente enquête de l'Organisation internationale du Travail menée dans 40 pays. Ce déséquilibre témoigne d'un manque de soutien à la réelle économie. Les pays moins développés ne disposent pas de l'espace fiscal nécessaire pour aider les travailleurs pauvres.

    Nous pouvons éviter une crise sociale d'envergure aux conséquences imprévisibles

    Premièrement, les emplois et la protection sociale doivent devenir le socle des solutions à la crise. Il faut prendre des mesures vigoureuses: sauvegarder les emplois qui peuvent être sauvés via des subventions partielles, une réduction de la durée du travail et des programmes de formation; compenser la perte de revenus le cas échéant par des indemnités chômage et autres transferts en espèces; placer la création d'emplois au coeur de l'investissement public via un examen rigoureux de ses effets estimés sur l'emploi; et améliorer les services de l'emploi pour orienter les demandeurs d'emploi, notamment les plus jeunes, vers de nouveaux secteurs prometteurs, tels que les technologies vertes. Il faut s'appuyer sur le 'dialogue social' au sens où l'entend l'OIT afin de permettre aux employeurs et aux travailleurs de coopérer à l'élaboration de mesures tout en renforçant l'appui politique à la stratégie de lutte contre la crise.

    Il existe un risque de déflation des salaires et d'érosion des droits des travailleurs, les pays pouvant être tentés de tirer les valeurs vers le bas et de prendre une ou plusieurs mesures pour améliorer la compétitivité. Cela ne servira qu'à aggraver la crise.

    Deuxièmement, la réponse doit être générale et coordonnée. Tous les pays doivent collaborer pour inscrire l'emploi et la protection sociale au coeur des réponses à la crise. L'OIT propose un Pacte mondial pour l'emploi, qui servira de plate-forme commune à l'élaboration de réponses nationales, régionales et mondiales à la crise de l'emploi. La Conférence internationale du Travail de juin 2009, largement consacrée à la crise de l'emploi, s'est penchée plus en détail sur ce pacte.

    Troisièmement, cette crise a été précédée d'une autre crise et nous ne pouvons pas nous contenter de faire comme si de rien n'était. La crise est la résultante de réglementations financières inadaptées, d'inégalités salariales croissantes et d'opportunités d'emploi inadéquates. Nous avons surévalué le marché, sous-évalué la situation et dévalué le travail, la protection de l'environnement et la solidarité sociale.

    Les leçons de la crise sont sévères. En 2004, l'OIT prévenait que sans une forte dimension sociale, la mondialisation ne serait pas pérenne. Il est plus que temps de refonder les institutions de la gouvernance mondiale. La reprise doit s'appuyer sur des critères de durabilité sociale, économique et environnementale, qui font actuellement défaut. Les réponses à la crise doivent déboucher sur une économie mondiale plus solide, plus juste et plus verte.

    Pour restaurer la confiance, nous devons bâtir la confiance des populations dans l'avènement d'un monde plus juste, plus propre et plus stable. Pour sortir de la crise et instaurer une mondialisation juste, nous devons forger une réponse qui place les individus au coeur du système.


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