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    La crise se propage

     

     
     
    Forum du commerce international - No. 1/2009

    Illustration de Giles Kershaw

    Alors que les ondes des cataclysmes fi nanciers déferlent sur les continents, quel impact ont-elles sur les pays en développement?

    'La dure réalité est que les pays en développement doivent s'attendre à une chute du commerce, des flux de capitaux, des versements et des investissements intérieurs ainsi qu'à un ralentissement de la croissance.'

    L'avertissement de Robert Zoellick, Président de la Banque mondiale, est aussi réaliste qu'inquiétant. Les pays en développement ne sont pas au coeur de l'économie mondiale mais ils sont à sa merci et dépendants du commerce, de l'investissement et de l'aide; jamais cette dépendance n'est aussi clairement apparue qu'en cette période de crise.

    Le financement du commerce, essentiel au fonctionnement du système financier mondial, comprend quatre volets: facilitation des paiements, financement, minimisation des risques et flux d'informations opportunes. La crise financière mondiale a rejailli sur chacun d'eux. Et la tendance actuelle au refus du risque fait que naturellement les petites et moyennes entreprises (PME) et les marchés émergents sont plus affectés par la baisse du financement du commerce.

    Les relations entre les banques, les agences de crédit à l'exportation, les banques d'investissement et autres prestataires du financement du commerce sont essentielles à la disponibilité du financement. Elles sont fondées sur la confiance dans l'intégrité et la viabilité financière des pourvoyeurs; confiance qui s'est évaporée dans le climat actuel. En conséquence, la pénurie de financement du commerce, estimée à US$ 25 milliards, frappe de plein fouet les pays en développement.

    Les banques, autrefois pourvoyeuses de crédit, se sont effondrées. Même le recours accru aux agences de crédit à l'exportation et l'appui d'institutions financières internationales (IFI) réputées et de leurs divers programmes de facilitation du commerce, ne peuvent résoudre pleinement le problème.

    Le manque de diversification des marchés d'exportation, chose courante dans les pays en développement, préoccupe également. Dans ces pays, la majorité des exportations est souvent aux mains d'une poignée d'entreprises et le problème est aggravé par l'insuffisance des débouchés d'exportation avec les principaux acteurs que sont l'Union européenne, les États-Unis et l'Asie. Frappés par la crise économique, ces marchés entraînent dans leur sillage les pays en développement dépendants de leur commerce. La demande des consommateurs s'évapore et fait craindre un retour du protectionnisme en Occident. Les répercussions se font sentir tout au long des chaînes d'approvisionnement.

    Mais l'impact de la crise financière ne se limite pas aux marchés d'exportation; les revenus nationaux sont menacés sur plusieurs fronts. Les pays en développement savent qu'ils doivent se préparer à un déclin important de l'aide et des transferts de fonds. Tonga dans le Pacifique par exemple, fait état d'une baisse des transferts de fonds de 40% depuis l'éclatement de la crise. L'objectif de réduire les dépenses et les risques entraîne une baisse de l'investissement direct. Même les pays en développement, dont les projections étaient optimistes il y a quelques mois, peuvent s'attendre à un ralentissement des échanges et des investissements si la crise s'aggrave.

    'Le resserrement mondial du crédit a envenimé une situation déjà au plus mal', selon Chinyemike Torti, PDG de la Fédération des exportateurs nigériens. 'Même lorsque les banques nigériennes disposaient de fonds abondants, elles n'accordaient pas de crédit aux exportateurs du fait de la méfiance persistante qu'elles nourrissent à l'égard des PME. Maintenant que la pression s'est accentuée, les conséquences seront dévastatrices pour le secteur.'

    Malgré la crainte, certains experts évoquent déjà un retour des liquidités; les efforts combinés des IFI, des agences de crédit à l'exportation et de quelques pourvoyeurs non traditionnels de financement du commerce, faciliteront l'accès au financement pour soutenir le commerce mondial. De nombreux pays en développement lorgnent du côté de la planification stratégique et de la restructuration des systèmes financiers pour soutenir leur économie en période de turbulences.




    SRI LANKA

    Pallier le manque de diversification

    Subhashini Abeysinghe, Économiste, Chambre de commerce de Ceylan, Sri Lanka

    Comme une majorité de pays en développement, le Sri Lanka a un panier d'exportations peu diversifié; quatre secteurs se partagent 70% des exportations: habillement (41%), thé (13%), caoutchouc et produits dérivés (8%) et pierres précieuses et bijoux (7%). Le problème est aggravé par une piètre diversification des marchés d'exportation; l'Union européenne et les États-Unis représentent à eux seuls plus de 60% des exportations totales.

    En période de crise, les risques du manque de diversification apparaissent au grand jour. Les deux principaux marchés d'exportation sont en récession. La demande d'importations de ces pays a décliné. Les exportateurs ne parviennent pas à sécuriser leurs commandes et leurs paiements. Dans le même temps, on craint un retour du protectionnisme en Occident, qui aggravera les difficultés des exportateurs des pays en développement.

    L'augmentation du prix des matières premières a entraîné une hausse de la valeur des exportations sri-lankaises en 2007/2008 mais la tendance s'est inversée au cours du dernier trimestre 2008, rejaillissant négativement sur les recettes d'exportations nationales.

    Face aux contraintes de liquidités auxquelles font face les banques et à l'augmentation du risque de défaut de paiement, les exportateurs ont des difficultés à obtenir un crédit commercial auprès des banques. Les délais de paiement, les commandes annulées et la baisse des prix ont déclenché une onde de choc qui s'est propagée tout au long de la chaîne logistique jusqu'aux villages les plus reculés où le manque d'argent est aussi palpable.

    La période exige une flexibilité de licenciement pour garantir la durabilité et l'employabilité à long terme. Le Sri Lanka est le pays où se séparer des travailleurs coûte le plus cher; l'indemnisation équivaut à 169 semaines de salaire. La rigidité de la réglementation du travail ne permet pas à certaines entreprises de s'ajuster pour surmonter la crise.

    L'excédent d'offre par rapport à la demande provoque une baisse logique des prix. Les coûts de fabrication au Sri Lanka étant relativement élevés par rapport à la majorité des autres pays en développement, il est difficile pour les exportateurs de rester compétitifs tout en répondant à la demande d'escompte des acheteurs.

    Le déficit fiscal du Gouvernement étant relativement haut, il est difficile d'envisager un programme de relance économique. Il est donc impératif que le secteur privé et le Gouvernement collaborent en cette période de crise pour appuyer les entreprises qui réduisent peu leurs effectifs et promouvoir les stratégies qui transformeront les défis en opportunités de croissance.

    Les exportateurs commencent à explorer de nouveaux marchés émergents comme la Chine, l'Inde, l'Association des Nations de l'Asie du Sud-Est (ANASE) et le Moyen-Orient avec l'appui du Gouvernement et des organisations d'appui au commerce. Les entreprises d'exportation examinent également la possibilité de stimuler les ventes intérieures.

    En outre, des fonds concessionnels garantis par l'État ont été proposés pour résoudre le problème lié à l'accès au financement et à son coût. Il a également été demandé de renégocier le montant des prêts et de suspendre ou réduire temporairement les intérêts de pénalisation liés aux recouvrements différés et aux défauts de prêts. Afin d'aider les exportateurs à faire face aux problèmes de trésorerie, les secteurs les plus durement frappés par la crise ont demandé au Gouvernement d'être temporairement exonérés d'impôts. Le secteur privé a aussi fait pression sur le Gouvernement pour qu'il abaisse le coût de l'électricité pour toutes les industries et supprime la surtaxe existante. Un faible prix mondial du pétrole faciliterait une telle réduction sans alourdir la pression fiscale sur le Gouvernement. Il s'agit de trouver un compromis entre la nécessité de dégager des recettes gouvernementales et de réduire la pression sur les entreprises.

    Adapté de «Coping with the Financial Crisis Experience of Sri Lankan Exporters», World Trade Net Business Briefing, ITC






    GHANA

    Se prémunir contre une baisse du commerce et de l'appui des donateurs

    Ernest Aryeetey, Directeur, Charles Godfred Ackah, Chercheur, Institut de recherche statistique, sociale et économique de l'Université du Ghana, Legon

    Alors qu'au Ghana les perspectives de croissance économique à long terme semblent plutôt favorables, elles devraient pâtir à cour terme des récents développements sur les marchés financiers mondiaux. La menace d'une récession mondiale affectera le commerce et les partenaires du Ghana en matière de commerce et d'investissement et donc l'économie nationale. L'incertitude grandit quant à savoir si le Ghana pourra maintenir son rythme de croissance face à la demande anémique des principaux marchés développés.

    Commentant la crise financière mondiale début 2009, John Kufuor, alors Président en exercice, s'est réjoui de voir qu'elle avait jusqu'alors épargné le Ghana et il a assuré le pays que le Gouvernement restait très attentif à son évolution afin d'anticiper et de prévenir tout danger pour l'économie. Dans l'intervalle, le Ministre des finances et de la planification économique avait déjà prévenu du scénario à venir: l'appui des donateurs aux pays en développement va baisser et la crise financière mondiale frappera de plein fouet l'économie ghanéenne. Il a alors fortement incité le pays à renforcer la mobilisation et la gestion des recettes intérieures.

    La majorité des analystes estiment que le contrecoup potentiel le plus violent viendra de la baisse des transferts de fonds et des flux de capitaux. Les fonds entrants au profit des individus et des familles, estimés à US$ 1,6 milliard en 2007, ont été un puissant moteur de l'économie ghanéenne. Et lorsqu'ils ont baissé, c'est la crise qu'on a incriminée.

    En outre, les investisseurs internationaux devraient différer leur engagement d'appuyer des projets commerciaux dans le pays. Le Centre de promotion des investissements du Ghana a prévenu qu'au cours du quatrième trimestre 2008/2009, le climat de l'investissement pourrait s'aggraver dans le pays malgré les profits importants engrangés au troisième trimestre.

    L'impact d'une baisse du prix du pétrole brut préoccupe également. Importateur de pétrole, le Ghana devrait se réjouir de la chute des cours pétroliers. Mais le pays entend prochainement se lancer dans l'exportation de pétrole brut et les fonctionnaires ont fait plusieurs projections macro-économiques basées sur des recettes pétrolières élevées. C'est à ce niveau que les effets à long terme de la crise financière se feront sentir.

    Malgré les principes économiques fondamentaux solides dont se prévaut le Ghana, la Banque centrale n'est pas optimiste sur les chances de contenir les chocs externes. L'affaiblissement des marchés des matières premières pose particulièrement problème, car la récession ralentit la demande globale.

    Le Ghana est fortement tributaire des marchés d'exportation, des transferts de fonds, du tourisme et de l'aide au développement de l'Union européenne, des États-Unis et de l'Asie. Leur chute brutale affecterait gravement l'économie ghanéenne.

    Selon la banque, l'impact de la crise a été limité. Concernant le secteur financier, il a déclaré que les importants intérêts d'emprunts extérieurs des banques comme source de financement pour leurs activités, ainsi que la composition des lignes de crédit en cours et la faible position à découvert de l'industrie, indiquent que le système bancaire n'est pas surexposé.

    Adapté de «The Global Credit Crunch - Implications for Ghana», Voices from the South - the Impact of the Global Financial Crisis on Developing Countries, Institute of Development Studies, Sussex




    BRÉSIL

    Restructurer le secteur financier

    Otaviano Canuto, Vice-président pour les pays, Banque interaméricaine de développement

    Mi-septembre 2008, au plus fort de la crise, le Brésil a fait face à un choc négatif de l'afflux de capitaux étrangers. Les sorties de fonds des portefeuilles d'action et le dénouement des opérations de spéculation sur le différentiel de rendement se sont accélérés. Même les lignes de crédit commercial à faible risque se sont évaporées. Les bourses nationales ont plongé, la monnaie locale s'est dépréciée en peu de jours et l'indice boursier des marchés émergents et la couverture de défaillance ont augmenté.

    La ruée vers la sortie résulte de facteurs externes, tels la couverture des pertes et l'appel de marge ailleurs, la préservation des liquidités par les banques étrangères, ou constitue une réponse à l'aversion accrue au risque. Mais elle a été suivie par un arrêt brutal du marché interbancaire intérieur et du crédit en général.

    Les conditions du crédit intérieur se sont durcies, une forme particulière de gel du crédit de développement dans les économies évoluées. La dévaluation de la monnaie locale et l'assèchement du financement étranger ont fait douter de la santé des entreprises locales dans dans les secteurs bancaire et non bancaire. On pensait que les entreprises et les petites banques pâtiraient d'une vulnérabilité soudaine à la dépréciation du change due à l'exposition à des produits dérivés; les 'actifs toxiques' cachés et les bilans fragiles ont ravivé des craintes.

    Le secteur public a utilisé le surplus des comptes courants et le boom des capitaux étrangers des dernières années pour réduire la dette étrangère et abandonner la dette intérieure libellée en dollars au point de gagner une exposition au dollar négative. En fait, la dépréciation récente du taux de change a même contribué à une contraction du ratio dette publique/PIB. Inversement, dans le secteur privé, la confiance en une monnaie locale forte s'est si fortement érodée que certaines entreprises ont accepté d'émettre des options de vente de dollars aux banques en échange d'une baisse des coûts de financement. Le revirement de tendance du dollar a été suivi par la révélation surprise de pertes d'entreprise - réalisées et non réalisées - et d'une contraction généralisée du crédit intérieur.

    Les autorités monétaires ont réagi sur deux fronts: le change et le crédit intérieur. Le 6 novembre 2008, la Banque centrale a vendu US$ 5,2 milliards (2,6% des réserves mondiales) sur le marché au comptant ainsi que des produits dérivés à hauteur de US$ 25,8 milliards via des échanges de devises dues. En outre, des liquidités temporaires en dollars ont été allouées via des pensions sur titres à la fois sur le marché au comptant (US$ 4,8 milliards) et à l'étranger (US$ 3,3 milliards).

    Le trésor de guerre en faveur d'interventions a repris de l'assurance via l'intégration de la Banque centrale brésilienne au réseau de lignes des échanges de devises dues de la Réserve fédérale américaine. En novembre 2008, les lignes de crédits commerciaux avaient regagné la moitié du niveau de miseptembre quand le taux de change était passé de son niveau plafond à des niveaux acceptables, atténuant les craintes d'un stress financier important des entreprises et d'un accroissement du risque de crédit pour les banques contractantes qui soutenaient les entreprises dans leur gestion des dérivés de taux de change.

    Du côté du crédit intérieur, outre l'expansion de ses politiques de réescompte, la Banque centrale a assoupli ses exigences concernant sa réserve contraignante conventionnelle par des mesures en vue de libéraliser des liquidités à hauteur de 5,7% du PIB et de 5,6% des actifs bancaires totaux. Le Gouvernement a annoncé son intention de recourir aux banques publiques pour combler la pénurie de crédit dans l'agriculture et l'automobile notamment, et d'acquérir des parts de partenariat dans les entreprises basées au Brésil.

    La panique et le gel financier absolu semblent derrière nous, pas leurs conséquences. En octobre, les chiffres préliminaires du crédit intérieur montrent un net revirement de la phase d'expansion antérieure. Les grands indicateurs de la production et de la demande industrielles et les enquêtes de confiance des ménages et des entreprises indiquent une décélération économique forte fin 2008/début 2009.

    L'absorption intérieure est au dessus du prix potentiel de la croissance du PIB avant le resserrement du crédit et des doutes subsistent quant à la suffisance de la décélération de la consommation et de l'investissement pour contrebalancer les effets inflationnistes des niveaux actuels de dépréciation du taux de change. Par ailleurs, le Gouvernement brésilien dispose d'un arsenal de réserves monétaires étrangères et d'instruments fiscaux et quasi-fiscaux pouvant servir si de nouveaux chocs d'externalités apparaissent et/ou la décélération de la demande intérieure devient trop marquée.

    Adapté de «Impact of the Global Financial Crisis on Brazil», Voices from the South - the Impact of the Global Financial Crisis on Developing Countries, Institute of Development Studies, Sussex




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